Edouard Louis : autopsie d’un nombriliste

edouard louisArticle que j’ai écrit pour le blog de la revue Eléments : http://blogelements.typepad.fr/blog/2016/06/edouard-louis-autopsie-dun-nombriliste.html

Édouard Louis, feu Eddy Bellegueule, a rencontré Reda un soir de Noël. La soirée a mal tourné. Le kabyle l’a violé. Edouard en a fait un livre : Histoire de la violence.

Pour un gosse de prolos qui a « réussi », devenir bourdieusien est sans doute le meilleur moyen de nourrir un ego surdimensionné car le déterminisme social qu’il dénonce, lui y a échappé. Et c’est ce que nous prouve Eddy Bellegueule – pardon, « Edouard Louis » – avec son dernier livre Histoire de la violence. Dans ce roman il imagine sa sœur, qui n’est restée qu’une beauf à ses yeux, narrer à son mari le vol et le viol qu’il a subis dans son appartement parisien. Usant d’un langage populaire quand il la fait s’exprimer, entrecoupé de ses propres réflexions « philosophiques » expliquées dans un style pompeux (chacun sa place), ce viol dont l’auteur s’appelle Reda, un kabyle, est raconté en détail. Après hésitation, pour des raisons politiques, il porte plainte à la police encouragé par ses deux meilleurs amis Didier Eribon et Edouard de Lagasnerie. Un comble quand on sait que ce dernier écrivaitcemment, dans Libération, qu’excuser était pour lui « un beau programme de gauche » (ici). Sans doute trop à gauche lorsquil sagit de ses proches.

Mais n’est-ce pas Reda, la véritable victime ? C’est la question qu’a l’air de se poser l’auteur. Expliquant ses origines sociales (fils d’un immigré algérien ayant grandi dans la pauvreté), il parvient à relativiser son comportement et à l’en rendre irresponsable. Après tout, lui aussi a volé quand il était plus jeune. Quant au viol, il s’est sans doute produit à cause de la violence sociale et symbolique qu’il exerçait sur Reda, à savoir sa volonté d’être perçu comme un bourgeois parisien afin de mieux refouler ses origines provinciales.

Seulement, déresponsabiliser Reda – comme on déresponsabilise un fou ou un enfant – en l’assignant à ses origines sociales revient à l’inférioriser et à le déconsidérer. Quand, en parallèle, Edouard Louis raconte ses origines sociales pauvres qui l’ont aussi conduit à voler quand il était plus jeune, il se montre supérieur à Reda car lui, par contre, a réussi à échapper à ce déterminisme. Il a fait des études supérieures brillantes, connaît un succès littéraire et habite désormais à Paris. Malgré lui, au lieu d’inclure les marginaux, il les exclut en leur assignant un rôle immuable (celui de voleur, de violeur, de beauf, etc.). A limage de son écriture le langage populaire est caricaturé, rabaissant ainsi symboliquement ses locuteurs, et ce, en constant contraste avec le « langage de lélite » qu’il emploie pour son propre personnage. Aveu terrible du mépris social qui lanime.

Mépris social

Quelques heures avant le crime dont il est la victime ou le bourreau (on ne sait plus trop) et qui se déroule le soir d’un 24 décembre, Edouard Louis ne passe pas noël avec sa famille (évidemment trop ringarde) mais le passe avec ses deux meilleurs amis qu’il admire, Geoffroy et Didier, deux sociologues qui l’éveillent à leur religion bourdieusienne. Tout au long de son roman, il montre son attachement à ce couple qui lui offre deux livres de Claude Simon, dédicacés par Simon lui-même, et un volume des Œuvres complètes de Nietzsche. Il tient à préciser que chaque fois qu’ils se déplacent ils commandent un taxi. Et même que, le 25 décembre, Didier l’attend au café Le Sélect. Tant de petits détails sur leur mode de vie bourgeois en devient presque touchant.

Edouard Louis assène qu’ « il faut se battre contre la domination, point ». Mais, enfermé dans son narcissisme, il ignore, ou feint d’ignorer, que le mépris dont il fait preuve à l’égard des marginaux est déjà de la domination sociale. Tout ouvrier pauvre qui lirait ce roman se sentirait humilié. Mais peu importe. Son livre ne leur est sans doute pas destiné. « Tu avais emménagé à Paris, c’était il y a quatre ans, et tu voulais bêtement ressembler à un bourgeois pour enfouir ce que tu voyais comme tes origines pauvres et provinciales […] Tu enfilais tes vêtements anachroniques chaque matin en révélant par ton attitude angoissée le passé que tu t’acharnais à enterrer ; tu ne te rendais pas compte que les Parisiens et les enfants de la bourgeoisie ne portaient pas ce type de vêtements, pas de lavallière, mais autre chose, polo, jeans-chemises, en tout cas pas de lavallières, et que tu ne faisais illusion sur personne. Un jour tu l’as enfin compris, ou plutôt Didier te l’a dit, et tu ne l’as plus portée ». Tu as remplacé ces vêtements par ton mépris social et ça, Didier ne te le dira pas.

 

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